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Chronique 22 - Comprendre le lien social à travers la généalogie des religions 

Gérer les flots d’information et les flux migratoires inarrêtables par l’ouverture interne

En déchainant la circulation des biens, des personnes et des idées, la société industrielle produit des bouleversements identitaires pour tout le monde. Le débat qui s’en suit sur la gestion des frontières oppose deux visions : l’ouverture pour les mondialistes, la fermeture pour les nationalistes. Or, aviser une position sur l’ouverture externe de la société suppose de traiter une seconde dimension : son niveau d’ouverture interne.

 

La cohésion sociale dépend du fait que l’on peut compter les uns sur les autres, du bon respect des décisions et règles par tous. A l’inverse, le progrès dépend de la capacité à remplacer l’ordre établi par des idées nouvelles. Maintenir l’un et l’autre suppose donc d’allier deux dimensions pourtant a priori contraires : tradition et innovation. Il convient donc de décider avec minutie des niveaux d’ouverture aux acteurs extérieurs ou intérieurs au corps social.

 

Au sein du cercle restreint d’une famille, tout fini par être accepté :

  • Très grande fermeture externe : l’intégration de nouveaux membres est réduite à la naissance, au mariage ou au concubinage. En cas de divorce ou de séparation, la pièce rapportée est souvent vite mise à l’écart et oubliée. Entrer dans une famille est un engagement implicite.
  • Grande ouverture interne : En cas de coup dur, c’est vers la famille que l’on se tourne. Quelles que soient les circonstances, la solidarité fraternelle s’exerce souvent sans limite. Même si les jugements entre frères et sœurs sont sévères, la tendance à excuser les écarts de résultats et de comportements reste forte : on s’assiste mutuellement, on gère ensemble les douleurs, on ravale ensemble sa fierté.
  • Impact, pérennité : La famille demeure la cellule sociale la plus pérenne. En son sein, souvent, tous sont ensemble responsables de chacun et, en miroir, chacun est responsable de tous les autres. Toutes les organisations cherchent à reproduire la force de ce lien social.

 

Mais, maintenir la cohésion sociale et la performance durable se complexifie avec la croissance du corps social. L’observation des trois religions de la Bible révèle une suite logique de tentatives d’organiser le vivre ensemble au sein de groupes sociaux toujours plus larges. Leurs niveaux d’ouverture interne / externe recèle l’équation de leur contrat social, avec des modalités du vivre ensemble et des niveaux de performance spécifiques.

 

Le judaïsme vise à étendre la solidarité familiale à la communauté des juifs :

  • Très grande ouverture interne : la devise clé du judaïsme est « Chaque juif est responsable de tous les juifs ». La valeur de responsabilité est explicite. La solidarité est implicite : il ne s’agit pas seulement que chacun soit responsable de soi-même, de ses biens, de sa carrière ou de sa famille, mais de tous les autres juifs. Cette phrase, simple, fonde le dessin d’une société responsable et solidaire, dans laquelle les différences sont admises. La confrontation des interprétations va jusqu’au Talmud, qui agrège les analyses de la Bible. Les rites sont nombreux, mais chacun est libre de les suivre sans risquer l’exclusion. Laïques ou religieux, les juifs ne sont pas plus que d’autres d’accord entre eux, mais leur appartenance au groupe finit par l’emporter avant toute fracture indélébile : il n’y a pas eu de guerres de religion entre juifs.
  • Ouverture externe faible : En revanche, l’unité et l’ouverture interne de la communauté juive ne s’étend pas à l’extérieur. La responsabilité des juifs vaut pour ceux qui sont, comme eux, responsables de tous les juifs, pas pour les autres. Toutefois, l’intégration reste possible pour tous ceux qui veulent s’inscrire en profondeur dans le collectif. Le parcours long (2 à 4 ans), studieux et fastidieux est surtout révélateur de l’engagement du candidat à partager ces mêmes valeurs de responsabilité et solidarité.
  • Impacts, performance qualitative : Les juifs sont parvenus à un très haut niveau de cohésion et de performance qui regroupe aujourd’hui treize millions de personnes. Ils restent en revanche volontairement très minoritaires et courent le risque d’être isolés, ce qui constitue la source du rejet dont ils ont été l’objet à maintes reprises et en de nombreux lieux…sauf dans le tout jeune état d’Israël qui domine désormais le classement de la performance mondiale[1].

 

Le projet de Jésus consiste à étendre la solidarité des juifs à toute l’humanité :

  • Grande ouverture externe : A vocation universelle, le message des chrétiens est d’englober toute l’humanité dans un même vivre ensemble, dans une même dynamique de respect mutuel et de tolérance. Il est donc normal qu’il soit facile d’entrer dans la communauté chrétienne. Aussi, l’intégration simplifiée se réduit-elle au sacrement principal du Baptême.
  • Ouverture interne partielle : Comme les juifs, les chrétiens restent ouverts à l’intérieur de leur communauté en tolérant des pratiques aléatoires. Par contre, il n’en va pas de même pour les croyances, qui évoluent non par une dialectique continue, mais lors de conciles et synodes qui fixent les principes de la foi : les prémices du premier schisme entre orthodoxes et catholiques (1054) remontent au concile de Nicée (325)[2]; les protestants ont conçu un rapport simplifié à Dieu, sans intermédiaire. Les conjugaisons ratées de ces fractures théologiques ont parfois déclenché des guerres de religion fratricides.
  • Impacts : Au total, les chrétiens regroupent actuellement près d’un tiers de l’humanité (2,3 milliards de fidèles) : l’élargissement quantitatif est un triomphe. Cependant, deux cents fois plus nombreux que les juifs, l’intégration de tous reste en échec : le partage des idées a trouvé ses limites, jusqu’à générer des communautés séparées et disparates.

 

L’Islam vise à ancrer la solidarité chrétienne dans la communauté mondiale :

  • Très grande ouverture externe : La vocation universelle du message des musulmans est identique à celle des chrétiens. La conversion est encore plus facile : chacun peut entrer en prononçant une seule phrase, processus ultra simplifié bien éloigné des lourdes études préalables exigées des candidats au judaïsme et même de la catéchèse chrétienne.
  • Ouverture interne faible : La croyance et la pratique sont indissociables. Dès son entrée dans la communauté, le musulman doit respecter les cinq piliers de l’Islam, dont les cinq prières quotidiennes et le mois de jeûne de Ramadan. Quotidiennes, ces contraintes contribuent à ancrer sa foi. Visibles, elles constituent la preuve de son engagement réitéré dans la communauté. Les mêmes mécanismes s’imposent à tous, en même temps. Ainsi, l’Islam signifie soumission et le Coran signifie récitation. Or, la récitation est une méthode pédagogique qui consiste à reproduire un message par cœur, sans garantie de s’imprégner en profondeur du sens profond qu'il contient, ni donc de fonder l’adhésion par un choix lucide réitéré. D’où l’absence de débats sur Dieu au sein de la communauté musulmane…et par extension, l’absence de débats en général.
  • Impacts : Les obligations faites par l’Islam à tous de poser les mêmes actes en même temps lui ont permis de regrouper près d’un quart de la planète (1,6 milliards de fidèles, soit un tiers de moins que les chrétiens). Néanmoins, limiter la dialectique, à la fois entre les fidèles et entre les fidèles et Dieu, ne lui a pas permis d’éviter les dissensions et les ruptures internes entre Chiites, Sunnites, Wahhabites : comme chez les chrétiens, la cohésion sociale est morcelée et des guerres fratricides se sont déroulées.

 

En définitive, les niveaux d’ouverture externe et d’ouverture interne sont régis par deux règles : ils sont imposés par les objectifs de taille et de performances ; sans vrai dialogue, ils fonctionnent comme des vases communicants. Ainsi, trois choix se présentent :

  • Lorsque l’on souhaite grandir en taille, il convient de :
    • S’ouvrir à l’extérieur en instaurant des critères de sélection plus souples,
    • Se fermer à l’intérieur, en imposant à tous ses membres des règles strictes de respect visible du corps social.
  • Lorsque l’on souhaite grandir en performances, il convient de :
    • S’ouvrir en interne en laissant libre cours à l’expression d’avis divergents,
    • Se fermer à l’extérieur en posant des critères de sélection exigeants qui sont autant de barrières sourcilleuses à l’entrée.
  • Lorsque l’on souhaite grandir à la fois en taille et en performances, il faut alors structurer un mécanisme de dialectique systémique sur tous les grands enjeux, les uns après les autres et en continu qui permette à la fois de :
    • S’ouvrir en interne en donnant un accès simplifié, valorisé et obligatoire à la participation à la réflexion collective,
    • S’ouvrir en externe sous condition expresse de participation à la réflexion collective.

Face aux transitions permanentes, aux flots d’information et aux flux migratoires inarrêtables en pratique, la seule option réaliste consiste à systématiser un vrai dialogue :

  • Dans toutes les entreprises : à travers l’instauration d’un nouveau mode managérial de pilotage des projets, d’animation des réunions corrélé à un nouveau mode d’évaluation des acteurs,
  • Dans toutes les nations et même les collectifs d’états comme l’Union Européenne : à travers l’instauration du Débat citoyen consubstantiel au Droit de vote.

 

Alors seulement, il devient possible de tisser à grande échelle un lien social fraternel de type familial qui raffermisse à la fois la solidarité et la responsabilité…et donc d’éviter l’affaissement et les guerres intestines et les guerres civiles.

 

 

 

 

Classement par religion

 

 

IDIS 2012
Rang Religions IDIS lien social IDIS performance IDIS santé IDIS numérique IDIS Global
1 Israël / Judaïsme 67,04 62,21 73,16 64,05 66,61
2 Protestantisme 65,36 52,23 74,48 52,82 61,10
3 Catholicisme 51,24 44,19 54,92 46,27 48,66
4 Orthodoxie 47,26 44,96 56,32 45,78 48,45
5 Religions asiatiques 50,11 47,82 44,50 32,34 43,81
6 Islam 43,77 42,66 36,47 31,43 39,77

 

 

IDIS 2012
Rang Religions IDIS lien social IDIS performance IDIS santé IDIS Global
1 Israël / Judaïsme 66,91 60,01 73,09 66,67
2 Protestantisme 65,94 51,15 73,61 63,57
3 Catholicisme 50,30 43,47 51,84 48,49
4 Orthodoxie 43,71 44,31 52,29 46,77
5 Religions asiatiques 49,02 47,86 42,15 46,39
6 Islam 41,96 43,00 34,99 39,98

 

 

[1] L’état social  du Monde, 2015, Documentation Française, Jean-François Chantaraud

[2] Basé sur une seule lettre, iota, qui change l’entendement de la nature de la relation du Christ à Dieu 
 

NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livre les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (Les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise et la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

 


 

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